CBD et test salivaire : ce que le contrôle routier cherche vraiment
Le test salivaire du contrôle routier recherche le THC, pas le cannabidiol. Ce que fixent l'arrêté du 13 décembre 2016 et la Cour de cassation depuis 2023.
Un chauffeur routier de 43 ans sort d’une boutique de CBD à Paris, il est contrôlé, le test salivaire vire au positif au cannabis. Il affirme n’avoir jamais consommé de THC. L’histoire a été rapportée par l’AFP le 23 juin 2026, et l’avocate en droit routier citée dans la même dépêche dit avoir reçu une dizaine de clients en un mois pour des situations comparables.
Le malentendu tient dans la formulation même de la question. Un test salivaire de contrôle routier ne cherche pas le cannabidiol, et aucun texte français ne lui demande de le chercher. Ce qu’il cherche est écrit noir sur blanc dans un arrêté que tout le monde peut consulter.
01Le test salivaire d’un contrôle routier détecte-t-il le CBD ?
Non. Le test salivaire d’un contrôle routier français recherche le delta-9-tétrahydrocannabinol, le THC, classé comme stupéfiant. Le cannabidiol n’apparaît dans aucun des textes qui fixent les substances recherchées. Ce qui peut rendre un test positif après consommation de CBD, c’est le THC résiduel présent dans le produit, pas le cannabidiol lui-même.
02La liste des molécules recherchées est publique et fermée
L’arrêté du 13 décembre 2016 fixe les modalités du dépistage des substances témoignant de l’usage de stupéfiants. Son article 3 énumère quatre familles et sept molécules, chacune associée à un seuil exprimé en nanogrammes par millilitre de salive. Son article 10 fixe les seuils des analyses de vérification, celles qui sont réalisées en laboratoire. Le mot cannabidiol ne figure nulle part dans ce texte. Le seul cannabinoïde nommé est le delta-9-tétrahydrocannabinol.
| Substance | Dépistage sur le bord de la route (article 3) | Vérification, analyse salivaire (article 10) | Vérification, analyse sanguine (article 10) |
| Delta-9-THC | 15 ng/ml | 1 ng/ml | 0,5 ng/ml |
| Amphétamine, métamphétamine, MDMA | 50 ng/ml | 10 ng/ml | 10 ng/ml |
| Cocaïne ou benzoylecgonine | 10 ng/ml | 10 ng/ml | 10 ng/ml |
| Morphine, 6-monoacétylmorphine | 10 ng/ml | 10 ng/ml | 10 ng/ml |
L’écart entre les deux colonnes est ce qu’il faut regarder. Pour les cocaïniques et les opiacés, le seuil ne bouge pas d’un stade à l’autre. Pour les amphétaminiques, il est divisé par cinq. Pour le THC, il est divisé par quinze en salive et par trente si l’analyse porte sur le sang. Le cannabis est la substance pour laquelle le filtre du bord de route est de très loin le plus grossier, et c’est ce qui rend le test salivaire au THC si mal compris.
03Le chiffre de 15 ng/ml n’est pas un seuil d’infraction
C’est le point que la plupart des pages consacrées au sujet ratent, et il vient d’un arrêt publié au bulletin. Le 21 juin 2023, la chambre criminelle de la Cour de cassation a cassé une relaxe prononcée par la cour d’appel de Rouen. Le conducteur avait été relaxé parce que l’expertise toxicologique ne mentionnait aucun taux de THC et parce que personne n’avait vérifié si le CBD qu’il déclarait avoir consommé dépassait la teneur autorisée.
La Cour a jugé que l’infraction était constituée « peu important que le taux de produits stupéfiants ainsi révélé soit inférieur au seuil minimum prévu par l’arrêté », un seuil qui est, dit-elle, « un seuil de détection et non un seuil d’incrimination ». Autrement dit, les 15 ng/ml de l’article 3 servent à décider si le test du bord de route s’allume, pas à décider s’il y a délit.
Le même arrêt règle la question de la légalité du produit consommé. L’autorisation de commercialiser des dérivés du cannabis dont la teneur en THC n’excède pas 0,30 % est, selon la Cour, « sans incidence sur l’incrimination de conduite après usage de stupéfiants », l’infraction étant constituée dès lors que l’usage d’une substance classée est établi, « peu important la dose absorbée ». L’origine légale du THC n’est donc pas un moyen de défense.
04D’où vient le THC dans un produit vendu légalement
Le seuil de 0,30 % fixé par l’arrêté du 30 décembre 2021 autorise une teneur résiduelle, il ne la supprime pas. Le Conseil d’État a annulé le 29 décembre 2022 l’interdiction de vente des fleurs et feuilles, en retenant que le cannabidiol « ne présente pas de propriétés psychotropes » et ne comporte pas les mêmes effets indésirables que le delta-9-tétrahydrocannabinol. Cette décision porte sur le cannabidiol. Elle ne fait pas disparaître le THC qui accompagne la plante.
Un produit à spectre complet conserve par construction ce THC résiduel, puisque c’est précisément ce qui le distingue d’un isolat. Interrogé par l’AFP en juin 2026, le professeur Jean-Claude Alvarez situe là la principale difficulté analytique, liée au fait « qu’on ne puisse pas séparer le cannabidiol (CBD) et le tétrahydrocannabinol (THC), principe psychoactif du cannabis ».
S’ajoute un problème d’étiquetage documenté par les agences sanitaires. Dans leur alerte du 19 juin 2025, l’ANSM et l’Anses rappellent qu’une étude soutenue par la Mildeca et menée en 2023 par les centres d’évaluation et d’information sur la pharmacodépendance de Lyon, Paris et Montpellier a trouvé une teneur différente de celle indiquée sur l’étiquette pour huit produits au CBD sur dix. La même publication déconseille explicitement la consommation de ces produits aux usagers de la route, en raison du risque de somnolence lié à la présence de THC.
05La comparaison avec l’alcool ne fonctionne pas
Pour l’alcool, la loi fixe un taux à ne pas dépasser. Pour les stupéfiants, elle n’en fixe aucun. La Sécurité routière écrit que la conduite après usage de substances classées comme stupéfiants « est interdite, quelle que soit la quantité absorbée », et service-public.gouv.fr reprend la même formulation dans sa fiche mise à jour le 11 juillet 2025. Il n’existe donc pas de dose en dessous de laquelle on serait en règle, ce qui déplace entièrement le raisonnement par rapport au dépistage du cannabis tel qu’on se le représente souvent.
L’article L235-1 du code de la route, dans sa rédaction issue de la loi du 9 juillet 2025 créant l’homicide routier, punit ce délit de trois ans d’emprisonnement et 9 000 euros d’amende, portés à cinq ans et 15 000 euros en cas d’alcoolémie associée. La Sécurité routière ajoute le retrait automatique de six points, qui suffit à invalider un permis probatoire de première année. Le refus de se soumettre aux vérifications est un délit distinct, puni par l’article L235-3 de deux ans d’emprisonnement et 4 500 euros d’amende. Enfin, le dépistage peut intervenir d’initiative ou sur réquisitions du procureur, même en l’absence d’accident, d’infraction ou de soupçon.
06Combien de temps un test peut-il rester positif ?
Aucune réponse générale ne tient. Les durées circulant sur le sujet varient d’une source à l’autre, dépendent de la dose, de la forme du produit, de sa teneur réelle en THC, de la fréquence de consommation et de la personne, et aucun texte officiel n’en fixe. L’arrêté de 2016 fixe des seuils de concentration, pas des délais.
Drogues info service, service public d’information sur les drogues, le formule sans détour dans une mise au point publiée le 5 mars 2025 : en cas de consommation d’un CBD contenant du THC, « il n’existe pas de conseil permettant de garantir qu’un test de dépistage routier puisse être négatif ». Nous n’en donnerons pas davantage, et le lecteur qui cherche une méthode pour faire baisser un résultat ne la trouvera pas ici. La question de la présence dans la salive se pose en termes de probabilité, jamais de garantie.
07Ce qui se passe après un premier test positif
Le dépistage du bord de route n’a pas valeur de preuve. Il établit une présomption d’usage qui ouvre la voie à des vérifications, par un second prélèvement salivaire analysé en laboratoire ou par une prise de sang. C’est cette seconde analyse qui a valeur probante, et le conducteur peut demander une contre-expertise sanguine.
Contester le premier test est devenu difficile. Dans un arrêt du 12 mars 2025, la chambre criminelle a jugé que les agents qui procèdent à une épreuve de dépistage « ne sont pas tenus de justifier de la fiabilité du test, de sa validité, ou des conditions dans lesquelles le dépistage a été pratiqué », au motif que cette épreuve a « pour seul objet d’établir une présomption d’usage de stupéfiants ».
La fiabilité de ces tests fait pourtant débat. Le professeur Amine Larabi, président de la Société française de toxicologie analytique, a indiqué à l’AFP que sur un échantillon de 2 328 tests réalisés entre janvier 2025 et avril 2026, 14,8 % étaient des faux négatifs et 2 % des faux positifs. La Sécurité routière, citée dans la même dépêche, répond que ces tests répondent à un cahier des charges strict et qu’elle n’a noté aucune remontée de problème de fiabilité. Toujours selon cette dépêche, 1,2 million de dépistages ont été réalisés en 2024, dont 132 800 se sont avérés positifs.
08Un produit légal, une infraction possible
La chaîne juridique se tient de bout en bout, et c’est ce qui la rend inconfortable. Le cannabidiol n’est pas un stupéfiant et n’est recherché par aucun test routier. Le THC en est un, quelle que soit son origine. Un produit conforme au seuil de 0,30 % en contient. Le seuil analytique qui déclenche le test n’est pas celui qui caractérise le délit. Aucun de ces quatre énoncés ne contredit les autres, et leur addition suffit à expliquer qu’un consommateur de produits parfaitement légaux se retrouve devant un tribunal.
C’est aussi ce qui distingue la question réelle de la question posée. Ce n’est pas le CBD et la conduite qui posent un problème de détection, c’est le THC qui voyage avec lui, dans des proportions que l’étiquette ne garantit pas toujours.