Ganoderma lucidum reishi : une seule allégation, et elle est refusée
Le registre européen ne contient qu'une allégation pour Ganoderma lucidum, non autorisée. Taxonomie, essais cliniques et interactions, sources à l'appui.
Sur les fiches produit françaises, le reishi arrive presque toujours accompagné d’un nom latin, Ganoderma lucidum, et d’une liste d’attributs qui va de l’immunité au sommeil. Le nom latin y joue un rôle précis : il donne à penser que la chose vendue est identifiée, donc que ce qu’on en dit porte sur un objet stable.
Deux vérifications séparent les couches. La première porte sur l’identité de l’espèce, et elle est mycologique. La seconde porte sur ce que le droit européen autorise à écrire, et elle tient dans une ligne d’un registre public.
01Le reishi vendu est-il vraiment Ganoderma lucidum ?
Le plus souvent non. Ganoderma lucidum a été décrit à partir de spécimens européens, et les analyses génétiques publiées depuis 2012 montrent que le champignon cultivé en Asie de l’Est appartient à une autre espèce. Sur vingt compléments du commerce étiquetés G. lucidum et séquencés en 2018, aucun ne contenait G. lucidum au sens strict.
Le travail de référence est celui de Wang et ses collègues, paru dans PLoS ONE en 2012 : des récoltes chinoises de « G. lucidum » comparées à des spécimens britanniques de G. lucidum et à l’holotype de G. sichuanense, décrit du Sichuan. Morphologie et analyses combinées à trois gènes (ITS, IGS et rpb2) convergent, le lingzhi chinois partageant des séquences quasi identiques avec G. sichuanense. La même année, Cao, Wu et Dai proposaient dans Fungal Diversity le nom de Ganoderma lingzhi pour ce taxon d’Asie de l’Est. La nomenclature reste discutée entre ces deux noms ; la séparation d’avec l’espèce européenne, non.
Loyd et ses collègues ont mesuré ce que cela donne en rayon, dans Frontiers in Microbiology en 2018. Vingt produits manufacturés et dix-sept kits de culture domestique, tous étiquetés G. lucidum, ont été séquencés sur la région ITS et sur le gène tef1α, avec un séquençage Illumina MiSeq de l’ITS1 pour détecter les mélanges. Quatre-vingt-treize pour cent des produits manufacturés se sont révélés être G. lingzhi, et aucun ne contenait G. lucidum au sens strict, retrouvé dans un seul kit. Cinq autres espèces de Ganoderma circulaient dans les échantillons.
Les teneurs en triterpènes et en polysaccharides variant d’une espèce à l’autre, la confusion n’est pas cosmétique. Une mention bio ne la corrige pas : la certification porte sur le mode de production, pas sur l’identité de l’espèce. La question se pose dans les mêmes termes pour les champignons dits adaptogènes, du lion’s mane au cordyceps.
02Ce que la description botanique établit
Ganoderma lucidum appartient à la famille des Ganodermataceae. C’est un polypore, un basidiomycète à basidiospores à double paroi, reconnaissable à son chapeau sombre, vernissé, de texture ligneuse. L’épithète lucidus signifie brillant. Le champignon se cultive sur grain, sur sciure ou sur billots.
Le chapitre de Wachtel-Galor, Yuen, Buswell et Benzie, publié en 2011 dans Herbal Medicine: Biomolecular and Clinical Aspects, rappelle un point que les argumentaires escamotent : le lingzhi sauvage est rare, et avant sa mise en culture, seule la noblesse pouvait se le procurer. La culture ne s’est imposée comme source principale qu’au début des années 1970. Ce qui se vend provient donc d’une filière d’une cinquantaine d’années, adossée à une réputation de deux mille ans.
03L’usage traditionnel, daté et documenté
Cet usage existe, il est ancien, il est daté. Le Shen Nong Ben Cao Jing, rédigé sous les Han orientaux (25 à 220 de notre ère), décrit des champignons médicinaux dont le lingzhi. Un supplément à ce classique, daté de 502 à 536, lui attribue des propriétés thérapeutiques. Le Ben Cao Gang Mu de Li Shizhen, achevé en 1590 sous les Ming, lui prête des effets toniques et une action sur la mémoire. La pharmacopée d’État de la République populaire de Chine, édition 2000, en résume l’indication traditionnelle en trois formules : reconstituer le Qi, apaiser l’esprit, calmer la toux et l’asthme. Au Japon, le champignon porte les noms de reishi et de mannentake.
Ce corpus atteste une pratique et une continuité culturelle. Il ne mesure rien. Un texte de 1590 documente ce que l’on croyait et ce que l’on prescrivait, pas ce que la substance fait. L’écart avec les arguments de vente se joue là.
04Ce que les essais cliniques ont mesuré
| Synthèse | Données incluses | Ce qui a été mesuré | Conclusion des auteurs |
|---|---|---|---|
| Klupp et coll., Cochrane, 2015 | 5 essais, 398 participants ; 3 exploitables, tous chez des diabétiques de type 2, 1,4 à 3 g par jour, 12 à 16 semaines | HbA1c (différence moyenne -0,10 %, IC 95 % -1,05 à 0,85, n = 130), cholestérol total, LDL, IMC, glycémie à jeun, pression artérielle, triglycérides | Les données ne soutiennent pas l’usage sur les facteurs de risque cardiovasculaire |
| Jin et coll., Cochrane, 2016 | 5 essais randomisés chez des patients atteints de cancer | Réponse tumorale (RR 1,50, IC 95 % 0,90 à 2,51) en association à la chimiothérapie ou à la radiothérapie ; CD3 +3,91 %, CD4 +3,05 %, CD8 +2,02 % | Preuves insuffisantes en première ligne ; qualité méthodologique jugée globalement insatisfaisante |
| Jafari et coll., Food Science & Nutrition, 2025 | 17 essais randomisés, 971 participants, 200 à 11 200 mg par jour, 1 à 24 semaines | Baisse de l’IMC (-0,43 kg/m²), de la créatinine et de la fréquence cardiaque ; aucun effet sur pression artérielle, glycémie à jeun, bilan lipidique, marqueurs inflammatoires ni enzymes hépatiques | Niveau de preuve GRADE très faible pour la totalité des critères |
Aucun essai de la revue Cochrane de 2016 n’avait enregistré de données de survie à long terme. Dans l’essai de quatre mois analysé par Klupp et ses collègues, les participants sous G. lucidum étaient 1,67 fois plus susceptibles de rapporter un effet indésirable que ceux sous placebo (RR 1,67, IC 95 % 0,86 à 3,24), sans gravité relevée.
05Le sommeil, un cas d’école
« Reishi sommeil » est l’une des requêtes les plus tapées sur ce champignon, et ce que la littérature contient sous cette entrée mérite d’être nommé avec précision. Cui et ses collègues ont publié en 2012, dans le Journal of Ethnopharmacology, une étude sur des rats libres de leurs mouvements : extrait de carpophores par voie orale pendant trois jours, enregistrements électroencéphalographiques et électromyographiques de 21 h à 3 h. À 80 mg par kilo, le temps de sommeil total et le sommeil sans mouvements oculaires rapides augmentent, sans modification du sommeil à ondes lentes ni du sommeil paradoxal.
Résultat obtenu chez le rongeur, sur trois jours, à une dose rapportée au poids de l’animal. Nous n’avons trouvé aucun essai contrôlé mesurant le sommeil chez l’humain avec du Ganoderma lucidum.
06Ce que le registre européen contient réellement
Nous avons téléchargé l’intégralité du registre européen des allégations nutritionnelles et de santé depuis le portail de la Commission, le 14 août 2026 : 2 337 entrées, dont 269 autorisées, 2 067 non autorisées et une révoquée. Ganoderma lucidum y figure exactement une fois.
C’est l’entrée 4407, référencée POL-HC-7179, catégorie « Ganoderma lucidum-Mashroom-Reishi mushroom », coquille de la Commission comprise. Allégation soumise au titre de l’article 13(1) : stimule l’organisme en cas d’épuisement. Relation de santé revendiquée : bien-être physique. Statut : non autorisée. Le motif inscrit au registre est que, sur la base des preuves évaluées, l’effet revendiqué n’est pas suffisamment défini pour pouvoir être évalué, et que l’allégation n’a donc pas pu être étayée. L’avis de l’EFSA correspondant est référencé 2011;9(6):2228.
Un point de méthode s’impose. Le filtre de statut du registre publié ne propose que trois valeurs, autorisée, non autorisée et révoquée, et aucune entrée n’y porte la mention « en attente ». La liste des allégations botaniques gelées depuis 2012 par la Commission est un document distinct, que nous n’avons pas pu consulter à une source officielle : nous n’affirmons rien sur son contenu. Ce qu’établit le registre publié est net. Pour le reishi, la seule allégation soumise et évaluée a été refusée, et aucune n’est autorisée.
Deux éléments complètent le tableau. Une consultation instruite par l’agence espagnole AESAN, référencée Ares(2019)6700914 du 29 octobre 2019, a conclu que la poudre de mycélium déshydraté de Ganoderma lucidum est un nouvel aliment au sens du règlement (UE) 2015/2283, faute d’historique de consommation significative dans l’Union avant le 15 mai 1997. Le carpophore, lui, en présente un : la partie du champignon utilisée change le statut juridique du produit. En France, l’arrêté du 24 juin 2014 qui fixe la liste des plantes autorisées dans les compléments alimentaires exclut de son champ les champignons et leurs préparations, dès son intitulé.
07Interactions et personnes à écarter
La base documentaire du Memorial Sloan Kettering Cancer Center signale, pour le reishi, un risque accru de saignement avec les anticoagulants et les antiagrégants plaquettaires, une interaction possible avec les immunosuppresseurs et les substrats du cytochrome P450, et une élévation possible du marqueur tumoral CA72-4 par la poudre de spores, susceptible de brouiller un suivi oncologique.
Le fondement expérimental de la première interaction est vérifiable. Tao et Feng ont publié en 1990, dans le Journal of Tongji Medical University, une étude portant sur 15 volontaires sains et 33 patients atteints de maladies athéroscléreuses. Après deux semaines à 1 g trois fois par jour, les taux maximaux d’inhibition de l’agrégation plaquettaire induite par l’ADP atteignaient 31,49 % et 17,7 % selon la concentration d’inducteur. Un paramètre biologique modifié n’est pas un accident hémorragique, et nous n’avons trouvé aucun cas de saignement humain attribué au reishi. Pour une personne sous anticoagulant, la conduite raisonnable consiste à en parler à son médecin.
Deux cas d’atteinte hépatique figurent par ailleurs dans la littérature : l’un rapporté à Hong Kong par Yuen et ses collègues dans le Journal of Hepatology en 2004, l’autre par Wanmuang et ses collègues dans le Journal of the Medical Association of Thailand en 2007, d’issue fatale. Les auteurs relèvent un détail commun : les patients avaient consommé du lingzhi bouilli sans incident, et l’épisode est survenu après un à deux mois de passage à la poudre.
Pour la grossesse, l’allaitement et les mineurs, nous n’avons trouvé aucune donnée d’innocuité publiée. L’absence de donnée n’est ni un feu vert ni un signal de danger : c’est un trou dans la connaissance, qu’aucune fiche produit ne mentionne.
Trois choses se superposent sur une boîte de reishi et méritent d’être tenues séparées : un usage attesté par des textes chinois datés, dont aucun ne mesure quoi que ce soit ; un corpus clinique mince, dont les synthèses concluent au niveau de preuve très faible ; un nom d’espèce qui, dans la majorité des produits testés, ne correspond pas au contenu. Le même tri vaut pour le chaga comme pour les cafés dits adaptogènes.
08Références
- Commission européenne, EU Register on nutrition and health claims, entrée 4407 (POL-HC-7179), Ganoderma lucidum, article 13(1), statut non autorisée, avis EFSA 2011;9(6):2228, consultée le 14 août 2026.
- Commission européenne, consultation sur le statut de nouvel aliment de la poudre de mycélium déshydraté de Ganoderma lucidum, autorité destinataire AESAN, Ref. Ares(2019)6700914 du 29 octobre 2019, règlement (UE) 2015/2283.
- Arrêté du 24 juin 2014 établissant la liste des plantes, autres que les champignons, autorisées dans les compléments alimentaires et les conditions de leur emploi, version consolidée au 14 août 2026.
- Wang X. C., Xi R. J., Li Y., Wang D. M., Yao Y. J., « The species identity of the widely cultivated Ganoderma, « G. lucidum » (Ling-zhi), in China », PLoS ONE, 2012, 7(7), e40857.
- Cao Y., Wu S. H., Dai Y. C., « Species clarification of the prize medicinal Ganoderma mushroom « Lingzhi » », Fungal Diversity, 2012, 56, 49-62.
- Loyd A. L., Richter B. S., Jusino M. A. et coll., « Identifying the « Mushroom of Immortality »: Assessing the Ganoderma Species Composition in Commercial Reishi Products », Frontiers in Microbiology, 2018, 9, 1557.
- Klupp N. L., Chang D., Hawke F. et coll., « Ganoderma lucidum mushroom for the treatment of cardiovascular risk factors », Cochrane Database of Systematic Reviews, 2015, 2, CD007259.
- Jin X., Ruiz Beguerie J., Sze D. M., Chan G. C., « Ganoderma lucidum (Reishi mushroom) for cancer treatment », Cochrane Database of Systematic Reviews, 2016, 4, CD007731.
- Jafari A., Mardani H., Mirzaei Fashtali Z., Arghavan B., « The Nutritional Significance of Ganoderma lucidum on Human Health: A GRADE-Assessed Systematic Review and Meta-Analysis of Clinical Trials », Food Science & Nutrition, 2025, 13(6), e70423.
- Cui X. Y., Cui S. Y., Zhang J. et coll., « Extract of Ganoderma lucidum prolongs sleep time in rats », Journal of Ethnopharmacology, 2012, 139(3), 796-800.
- Tao J., Feng K. Y., « Experimental and clinical studies on inhibitory effect of ganoderma lucidum on platelet aggregation », Journal of Tongji Medical University, 1990, 10(4), 240-243.
- Yuen M. F., Ip P., Ng W. K., Lai C. L., « Hepatotoxicity due to a formulation of Ganoderma lucidum (lingzhi) », Journal of Hepatology, 2004, 41(4), 686-687.
- Wanmuang H., Leopairut J., Kositchaiwat C. et coll., « Fatal fulminant hepatitis associated with Ganoderma lucidum (Lingzhi) mushroom powder », Journal of the Medical Association of Thailand, 2007, 90(1), 179-181.
- Wachtel-Galor S., Yuen J., Buswell J. A., Benzie I. F. F., « Ganoderma lucidum (Lingzhi or Reishi): A Medicinal Mushroom », dans Herbal Medicine: Biomolecular and Clinical Aspects, 2e édition, CRC Press, 2011.
- Memorial Sloan Kettering Cancer Center, fiche « Reishi Mushroom », About Herbs.