Tétrahydrocannabinol dans le sang : durée, seuils et facteurs
Présence détectable et effet ne se recouvrent pas : ce que montrent la pharmacologie du THC, les seuils de l'arrêté de 2016 et la tolérance zéro en France.
Une analyse toxicologique répond à une question étroite : la molécule est-elle présente, au-dessus du seuil que l’appareil sait mesurer. Elle ne dit ni depuis quand, ni dans quel état se trouvait la personne.
La distinction a l’air technique. Elle explique pourtant l’essentiel des malentendus sur le sujet, y compris chez des consommateurs de cannabidiol qui ne cherchaient aucun effet psychotrope.
01Combien de temps le tétrahydrocannabinol reste-t-il dans le sang ?
Aucune durée fixe ne s’applique. Le tétrahydrocannabinol quitte le plasma en quelques heures chez un consommateur occasionnel, mais reste mesurable pendant des semaines chez un fumeur quotidien : il se stocke dans les tissus gras et en ressort lentement. La fenêtre dépend aussi du seuil de détection retenu par le laboratoire.
02Détectable et actif sont deux états différents
Le THC est une molécule fortement lipophile. Dans sa revue Human Cannabinoid Pharmacokinetics (Chemistry and Biodiversity, 2007), Marilyn Huestis, alors au National Institute on Drug Abuse, décrit une chute rapide des concentrations plasmatiques dès la fin de la consommation, due à la distribution vers les tissus et au métabolisme hépatique. La molécule gagne d’abord les organes très perfusés, puis se fixe dans la graisse neutre. La même revue rapporte les travaux de Kreuz et Axelrod : chez l’animal, le rapport entre concentration de THC dans la graisse et dans le cerveau atteint environ 21 pour 1 après sept jours d’exposition, et 64 pour 1 après vingt-sept jours. Ce réservoir réalimente le sang longtemps après. Johansson, cité par la même revue, a mesuré chez des consommateurs fréquents une demi-vie d’élimination terminale de 4,1 jours dans le plasma, attribuée au relargage depuis la graisse corporelle.
Du côté de l’effet, la chronologie ne coïncide pas. Huestis énonce que les concentrations plasmatiques de THC commencent à décroître avant le moment du pic d’effet. Elle rapporte une étude post mortem de Mura et coll. sur douze cas, sang et cerveau appariés : aucune corrélation entre les deux, des concentrations cérébrales toujours supérieures, et trois cas où la molécule restait mesurable dans le cerveau et plus dans le sang.
L’altération des performances a été chronométrée à part. McCartney, Arkell, Irwin et McGregor ont agrégé 80 publications et 1 534 résultats dans Neuroscience and Biobehavioral Reviews (2021). Leur modèle prédit que la plupart des aptitudes cognitives liées à la conduite reviennent à leur niveau de base en cinq heures environ après inhalation de 20 mg de THC, presque toutes en sept heures. La voie orale allonge cette durée, et les usagers réguliers sont moins altérés que les occasionnels. Ces heures ne recouvrent pas les semaines de détectabilité.
03La fenêtre dépend d’abord de la sensibilité de la méthode
La revue de Huestis met deux protocoles côte à côte. D’un côté, des durées de détection plasmatique de 3,5 à 5,5 heures chez des personnes ayant fumé deux cigarettes contenant au total environ 10 mg de THC, avec une limite de détection en GC/MS de 0,8 ng/ml. De l’autre, jusqu’à 13 jours pour du THC deutéré chez des consommateurs chroniques, avec une limite de détection de 0,02 ng/ml. Entre les deux, la limite instrumentale a été divisée par quarante. La fenêtre n’est pas seulement une propriété du corps, mais aussi du laboratoire.
Bergamaschi et ses coauteurs ont publié en 2013 dans Clinical Chemistry le suivi de trente hommes fumeurs quotidiens, hébergés jusqu’à 33 jours en unité fermée, avec prélèvement sanguin quotidien et dosage par GC-MS bidimensionnelle. Vingt-sept sur trente étaient positifs au THC à l’admission, à une médiane de 1,4 µg/l, et deux participants sur cinq restaient positifs à 0,3 µg/l après trente jours d’abstinence surveillée. Ce chiffre décrit des fumeurs quotidiens masculins dans un protocole donné, il ne se transpose pas à une personne quelconque. Les auteurs ajoutent une nuance inverse : cette persistance leur paraît cohérente avec les altérations neurocognitives rapportées chez les usagers chroniques.
04Ce qui fait varier le résultat
- La fréquence de consommation, facteur le plus lourd. Prise unique et usage quotidien ne relèvent pas du même phénomène : dans le second cas, un stock adipeux gouverne l’élimination.
- La dose et la voie d’administration : Huestis documente une relation dose-réponse entre THC fumé et concentrations plasmatiques, McCartney et coll. une dissipation plus lente par voie orale.
- La masse grasse et sa mobilisation. Gunasekaran et coll. (British Journal of Pharmacology, 2009) ont montré chez le rat que la lipolyse, provoquée par l’ACTH ou par vingt-quatre heures de privation de nourriture, augmente les concentrations sanguines de THC chez des animaux préexposés. Travail animal non transposé à l’humain, il éclaire le mécanisme : la lecture sanguine dépend de l’état du stock.
- La matrice prélevée, qui change la question posée plus que la réponse.
05Sang, salive, urine et cheveu ne mesurent pas la même chose
| Matrice | Cible analytique | Ce que le résultat documente | Seuil minimal de détection imposé |
|---|---|---|---|
| Sang | THC | Présence circulante au prélèvement | 0,5 ng/ml de sang |
| Salive | THC déposé sur la muqueuse buccale | Usage récent, surtout par voie fumée | 15 ng/ml au dépistage, 1 ng/ml à la confirmation |
| Urine | THC-COOH, métabolite inactif | Exposition antérieure, sans horodatage | Sans objet sur la route |
| Cheveu | THC et THC-COOH, en picogrammes/mg | Exposition sur plusieurs mois, sous réserves | Sans objet sur la route |
La colonne de droite vient de l’arrêté du 13 décembre 2016 pris pour le code de la route : article 3 pour le dépistage salivaire, article 10 pour les analyses de confirmation, en chromatographie couplée à la spectrométrie de masse.
Le cas de la salive est contre-intuitif. Huestis rappelle qu’après injection intraveineuse de THC radiomarqué, aucune radioactivité n’a pu être mise en évidence dans la salive : le THC salivaire ne vient pas du plasma, mais de la muqueuse buccale exposée pendant la consommation, qui sert ensuite de réservoir. Un test salivaire mesure une contamination de la bouche, pas une concentration sanguine.
L’urine ne contient pas de THC mais son métabolite inactif, ce qui explique ce que voit réellement une analyse urinaire : une exposition passée, jamais un moment. Chez six sujets ayant fumé une cigarette unique, avec un seuil de confirmation à 15 ng/ml, la revue rapporte des moyennes jusqu’au dernier échantillon positif de 33,7 heures à 1,75 % de THC et de 88,6 heures à 3,55 %, pour des étendues individuelles de 8 à 122 heures. Six personnes, deux doses : aucune règle applicable.
Le cheveu a une réputation inverse à ses performances. Huestis note que le THC, neutre et lipophile, ne se lie pas fortement à la mélanine, d’où des concentrations capillaires très basses. Dans la seule étude d’administration contrôlée publiée à la date de la revue, sur 53 prélèvements issus de 38 hommes consommateurs documentés, 36 % ne contenaient ni THC ni THC-COOH détectable, et le taux de détection tombait à 52 % chez les usagers non quotidiens contre 85 % chez les quotidiens. Tous avaient pourtant un test urinaire positif au même moment.
06Ce que le CBD change, et ce qu’il ne change pas
L’arrêté de 2016 nomme la molécule recherchée : le delta-9-tétrahydrocannabinol. Le cannabidiol n’y figure pas. Ce qui peut ressortir, c’est le THC résiduel : un produit à spectre complet conserve l’ensemble des cannabinoïdes de la plante, THC compris, sous le plafond français de 0,30 % fixé par l’arrêté du 30 décembre 2021. Ce THC est réel, minoritaire, et c’est lui qui est cherché.
Deux travaux séparent les deux cas. Spindle et coll. (Journal of Analytical Toxicology, 2020) ont donné à six adultes sains 100 mg de CBD pur, oral ou vaporisé, puis un cannabis dominant en CBD contenant 100 mg de CBD et 3,7 mg de THC. Après CBD pur, un seul échantillon d’urine sur 218 a dépassé le criblage à 20 ng/ml, aucun le seuil de confirmation à 15 ng/ml. Après la vapeur contenant du THC, quatre échantillons ont confirmé au-dessus de 15 ng/ml. Sholler et coll. ont repris le protocole sur dix-huit adultes en 2022 : trois d’entre eux ont fourni six échantillons au-dessus du seuil de confirmation. Cette équipe signale aussi n’avoir observé aucune conversion du CBD pur en delta-8 ou delta-9-THC.
Subsiste l’incertitude sur le contenu du flacon. L’ANSM et l’Anses ont rappelé le 19 juin 2025 que la composition annoncée sur les étiquettes ne correspond très souvent pas à la composition réelle : une étude soutenue par la Mildeca en 2023 a trouvé huit produits sur dix avec une teneur différente de l’affichage.
07Pourquoi la question se pose autrement que pour l’alcool
Pour l’alcool, la loi fixe un taux, et en dessous l’infraction n’existe pas. Pour les stupéfiants, l’article L235-1 du code de la route punit le fait de conduire « alors qu’il résulte d’une analyse sanguine ou salivaire » que la personne a fait usage de substances classées comme stupéfiants. Aucun taux ne figure dans le texte. Service-public.gouv.fr le formule sans détour : l’interdiction s’applique quelle que soit la quantité consommée. Les peines encourues sont de trois ans d’emprisonnement et 9 000 euros d’amende, avec retrait de six points.
Les valeurs de l’arrêté de 2016 ne sont pas des seuils d’infraction, et une mesure basse ne met personne à l’abri. La chambre criminelle de la Cour de cassation l’a jugé le 21 juin 2023 (pourvoi n° 22-85.530, publié au bulletin) : l’usage est incriminé « peu important que le taux de produits stupéfiants ainsi révélé soit inférieur au seuil minimum prévu par l’arrêté », lequel « est un seuil de détection et non un seuil d’incrimination ». Le même arrêt précise que l’autorisation de commercialiser des dérivés du cannabis dont la teneur en THC n’excède pas 0,30 % « est sans incidence sur l’incrimination de conduite après usage de stupéfiants », l’infraction étant constituée « peu important la dose absorbée ». La question du « combien de temps » n’ouvre donc aucune marge juridique, et le raisonnement calqué sur l’alcool induit en erreur. Les conséquences pour qui consomme du CBD et conduit se lisent à partir de là, pas d’un compte à rebours.
Une prise de sang mesure une quantité de molécule à un instant, ni le moment de la prise, ni un état. Les deux lectures se confondent d’autant plus facilement que le vocabulaire courant, positif et négatif, ne distingue jamais ce que l’instrument a vu de ce que la personne a ressenti.